Le numérique est-il éthique?

Le numérique est-il éthique?

Cette question un peu naïve nous renvoie cependant à notre propre usage des technologies.

Avons-nous conscience de ce qui se passe quand nous utilisons notre smartphone ? Quand nous jouons à un jeu ligne ? Lorsque nous commandons un Uber pour rentrer chez nous ?

Nous allons aborder la question sous 2 angles : l’utilisation des données et la manipulation du réel.

Utilisation des données

La législation se renforce sur la collecte des données, notamment avec le règlement européen RGPD, mais êtes-vous conscients de la quantité de données personnelles que vous émettez chaque jour et de l’utilisation qui en est faite ?

Lisez attentivement cette phrase issue d’un brevet déposé par une société américaine et dites-moi ce que vous en comprenez et si vous reconnaissez à quelle entreprise ce brevet appartient ?

The game objective can be directly linked with a data collection activity. An exemplary game objective directly linked with data collection activity can include a task that involves acquiring information about the real world and providing this information as a condition for completion of the game objective.

Réponse ?

Pokemon

Il s’agit du brevet Hanke-Millner, du nom de 2 ex-employés de Google, en charge il y a quelques années du département Geo du Géant américain. Millner a été mis en cause en 2010 en Allemagne pour avoir collecté illégalement toutes les données Wifi au passage de la Google car pour le service Google Street View. Millner et Hanke ont depuis quitté Google mais ont gardé le brevet pour créer la société Niantic.

Niantic, via le jeu Pokemon Go, collecte quasiment toutes les données de votre téléphone: le modèle, le système d’exploitation, l’adresse IP, vos photos, vos données de géolocalisation et votre dernière page web visitée.

On dit souvent « Si c’est gratuit, c’est vous le produit », mais en fait il faudrait plutôt inverser la formule « Si c’est vous le produit, c’est que ce n’est pas gratuit ». Par facilité on pense souvent que ce n’est qu’un échange de bons procédés, nous transmettons nos données en échange d’un service gratuit. Il faut néanmoins prendre conscience que ces données transmises parfois à votre insu, sont le capital de ces entreprises. Ainsi Niantic a commencé à « vendre ses utilisateurs ».

Au japon, McDonald a commencé à payer 50 centimes par visiteur amené par le jeu

Google s’est aussi défendu, auprès de la commission européenne qui l’accusait en 2010 de position dominante sur son moteur de recherche, avec comme argument que son cœur de métier n’était pas la recherche en ligne mais était une régie publicitaire. Google récupère le plus de données possibles sur vous, grâce à des applications toujours plus performantes, afin d’avoir un profil ultra-précis (mails, géolocalisation, recherches…) et pouvoir les revendre aux annonceurs. Plus les données sont précises, plus elles valent cher. L’entreprise américaine a depuis été condamné à plusieurs milliards d’euros d’amende pour abus de position dominante, notamment pour favoriser les résultats de Google shopping au détriment d’autres acteurs, mais il ne s’est pas arrêté là pour autant.

Manipulation du réel

Une autre dérive inquiétante est la manipulation du réel par les acteurs du numérique.

En mars 2017, Uber a reconnu avoir utilisé des Fake Maps, c’est comme les Fake news mais avec des cartes qui vous font croire que ce qui apparaît à l’écran est la vérité. Uber l’a utilisé pour tromper les autorités qui cherchaient à interdire Uber dans les centres-villes, tromper les activistes qui cherchaient eux-aussi à intercepter des véhicules Uber ou encore dissuader certaines personnes d’utiliser le service. On en arrive donc à une situation ou des entreprises, en situation de quasi-monopole sur ces nouvelles technos, choisissent d’exclure des personnes ou des catégories de personnes en fonction de leur profil et surtout de ses propres prérogatives.

Ainsi, si vous avez rendu visite le week-end dernier à votre grand-tante à Notre-Dame-Des-Landes, Uber peut parfaitement décider de vous exclure de l’appli au prétexte que vous êtes sûrement un dangereux activiste anti-libéral.

Sans aller jusqu’à l’exclusion, ces applis collectent tellement de données, qu’elles adaptent leur tarification en fonction de leur prédiction sur le prix que vous êtes prêts à payer. Lors des attentats à Londres début juin 2017, les tarifs ont ainsi doublé car les Londoniens étaient prêts à s’échapper du centre-ville par tous les moyens. C’était aussi le cas lors des grèves des transports à l’automne 2019.

Un autre exemple est le service Google Map. Vous savez sûrement que Google a eu beaucoup de difficultés à s’implanter sur le marché chinois. La société américaine fait donc de nombreuses concessions au gouvernement chinois, comme filtrer les résultats de recherche sur le moteur de recherche mais pas seulement.

Si vous utilisez Google Map depuis la Chine, la région disputée du Cachemire ou la frontière entre la Chine et le Japon, qui se disputent des îles, vont correspondre à l’idéologie chinoise. De même pour la vision de la Russie sur la Crimée ou du Maroc sur le Sahara. Ce qui veut dire que la carte de Google est contraire aux traités internationaux signés par 198 Etats et dont les cartes officielles sont publiées par l’ONU.

Or Google Maps étant tellement plus facile à utiliser que les cartes de l’ONU, qu’il devient la référence.

Ces manipulations constantes de la réalité posent question. Pouvons-nous avoir confiance dans les outils numériques ? qui les contrôle ? à quelles fins ? Quels sont les impacts de ces réalités déformées ?

Anne
Anne Cheffe de projets informatiques sur Nantes. Ecolo inquiète pour la planète. Ingénieure féministe